𝐂𝐡𝐫𝐨𝐧𝐢𝐪𝐮𝐞 𝐌𝐢𝐫𝐨𝐢𝐫 𝐏𝐚𝐫 𝐎𝐮𝐬𝐦𝐚𝐧𝐞 𝐀𝐛𝐲 𝐂𝐎𝐋𝐘
𝐌𝐚 𝐑é𝐟𝐥𝐞𝐱𝐢𝐨𝐧 𝐬𝐮𝐫 𝐥𝐞 𝐂𝐢𝐧é𝐦𝐚 𝐀𝐟𝐫𝐢𝐜𝐚𝐢𝐧 : 𝐈𝐝𝐞𝐧𝐭𝐢𝐭é 𝐞𝐭 𝐑é𝐯𝐞𝐢𝐥 𝐝’𝐮𝐧𝐞 𝐈𝐧𝐝𝐮𝐬𝐭𝐫𝐢𝐞
𝐀𝐟𝐫𝐢𝐪𝐮𝐞 𝐬𝐮𝐫 𝐒𝐞𝐢𝐧𝐞 : 𝐮𝐧𝐞 𝐫é𝐯𝐨𝐥𝐮𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐢𝐧𝐚𝐜𝐡𝐞𝐯é𝐞 ?
Pour ce premier numéro, je me penche sur le court-métrage Afrique sur Seine de Paulin Soumanou Vieyra. Soixante-dix ans après sa réalisation, cette œuvre marque-t-elle le début d’une révolution cinématographique restée inachevée ?
𝐔𝐧 𝐟𝐢𝐥𝐦 𝐩𝐢𝐨𝐧𝐧𝐢𝐞𝐫 𝐭𝐨𝐮𝐫𝐧é 𝐞𝐧 𝐞𝐱𝐢𝐥
Il y a 70 ans, en pleine période coloniale, Paulin Soumanou Vieyra et son collectif de cinéastes africains bravaient l’interdiction de tourner sur leur propre continent pour réaliser Afrique sur Seine à Paris. Ce court-métrage d’une vingtaine de minutes est aujourd’hui considéré comme une pierre angulaire du cinéma africain. Mais qu’en reste-t-il aujourd’hui ?
Si le cinéma africain a gagné en reconnaissance, les défis liés à la production, au financement et à la distribution restent omniprésents. Retour sur une œuvre pionnière et son héritage dans un paysage cinématographique encore en quête de stabilité.
𝐔𝐧 𝐜𝐨𝐧𝐭𝐞𝐱𝐭𝐞 𝐦𝐚𝐫𝐪𝐮é 𝐩𝐚𝐫 𝐥𝐚 𝐜𝐨𝐥𝐨𝐧𝐢𝐬𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐞𝐭 𝐥𝐚 𝐜𝐞𝐧𝐬𝐮𝐫𝐞
Afrique sur Seine voit le jour à une époque où l’administration coloniale interdit aux Africains de filmer sur leur propre sol, les privant ainsi d’un outil essentiel d’expression culturelle. Cette contrainte illustre un paradoxe frappant : d’un côté, un peuple aspirant à définir son identité à travers l’image ; de l’autre, une autorité coloniale verrouillant toute initiative indépendante.
Ce court-métrage s’inscrit dans une période de pré-indépendance où les élites africaines, souvent envoyées en France pour des études supérieures, commencent à remettre en question l’ordre établi. En choisissant le cinéma comme moyen d’expression, Vieyra brise un tabou et ouvre une voie inédite pour les artistes africains.
𝐃é𝐫𝐚𝐜𝐢𝐧𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭, 𝐬𝐨𝐥𝐢𝐭𝐮𝐝𝐞 𝐞𝐭 𝐪𝐮ê𝐭𝐞 𝐝’𝐢𝐝𝐞𝐧𝐭𝐢𝐭é
L’une des forces d’Afrique sur Seine réside dans sa représentation poignante du déracinement. Ses protagonistes africains évoluent dans un Paris à la fois fascinant et inhospitalier, symbolisant le décalage profond entre leur culture d’origine et leur quotidien en métropole.
Le film met en scène des étudiants et travailleurs africains tentant de se frayer un chemin dans une société qui les regarde avec distance, parfois avec hostilité. Pourtant, Vieyra ne tombe pas dans la victimisation. Son film propose une vision nuancée et humaniste : ses personnages ne nourrissent pas de rancœur, mais cherchent à se définir dans un monde en mutation. L’amitié, les relations amoureuses interraciales et les instants de joie partagés viennent contrebalancer la solitude et les difficultés d’adaptation.
𝐔𝐧 𝐡é𝐫𝐢𝐭𝐚𝐠𝐞 𝐟𝐫𝐚𝐠𝐢𝐥𝐢𝐬é 𝐩𝐚𝐫 𝐥𝐞𝐬 𝐝é𝐟𝐢𝐬 𝐜𝐨𝐧𝐭𝐞𝐦𝐩𝐨𝐫𝐚𝐢𝐧𝐬
Si Afrique sur Seine a ouvert la voie au cinéma africain, le combat est loin d’être terminé. Aujourd’hui, l’industrie cinématographique africaine reste confrontée à de nombreux obstacles :
- 𝐔𝐧 𝐦𝐚𝐧𝐪𝐮𝐞 𝐝𝐞 𝐟𝐢𝐧𝐚𝐧𝐜𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭 : Produire un long-métrage de fiction destiné aux festivals internationaux, comme celui de Cannes, coûte entre 655 millions et 1,3 milliard de FCFA, une somme difficile à mobiliser sans soutien extérieur.
- 𝐃𝐞𝐬 𝐢𝐧𝐟𝐫𝐚𝐬𝐭𝐫𝐮𝐜𝐭𝐮𝐫𝐞𝐬 𝐢𝐧𝐬𝐮𝐟𝐟𝐢𝐬𝐚𝐧𝐭𝐞𝐬 : Peu de pays africains disposent de véritables studios de production et d’une industrie structurée.
- 𝐃𝐞𝐬 𝐝𝐢𝐟𝐟𝐢𝐜𝐮𝐥𝐭é𝐬 𝐝𝐞 𝐝𝐢𝐬𝐭𝐫𝐢𝐛𝐮𝐭𝐢𝐨𝐧 : Les films africains peinent à toucher un large public, faute de circuits de diffusion solides à l’échelle locale et internationale.
Certaines initiatives, comme le 𝐅𝐨𝐧𝐝𝐬 𝐝𝐞 𝐏𝐫𝐨𝐦𝐨𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐝𝐞 𝐥’𝐈𝐧𝐝𝐮𝐬𝐭𝐫𝐢𝐞 𝐂𝐢𝐧é𝐦𝐚𝐭𝐨𝐠𝐫𝐚𝐩𝐡𝐢𝐪𝐮𝐞 𝐞𝐭 𝐀𝐮𝐝𝐢𝐨𝐯𝐢𝐬𝐮𝐞𝐥𝐥𝐞 (FOPICA) au Sénégal ou les politiques culturelles du Burkina Faso, visent à dynamiser le secteur. Mais une véritable révolution nécessiterait une volonté collective de structurer une industrie cinématographique africaine durable, capable de préserver et de promouvoir son patrimoine.
𝐔𝐧𝐞 𝐫é𝐯𝐨𝐥𝐮𝐭𝐢𝐨𝐧 à 𝐚𝐜𝐡𝐞𝐯𝐞𝐫
Plus qu’un simple film, Afrique sur Seine est un manifeste artistique et un acte de résistance contre la domination culturelle. Il invite à repenser l’identité africaine à travers le cinéma. Pourtant, soixante-dix ans plus tard, l’absence de systèmes de production et de diffusion solides freine encore l’essor du cinéma africain.
L’émergence de jeunes cinéastes et l’essor des nouvelles technologies ouvrent de nouvelles perspectives, en réduisant notamment les coûts de production. Mais encore faut-il une volonté politique et économique pour structurer une industrie viable. La création de fonds de soutien, d’institutions fédératrices et de festivals ambitieux est essentielle pour donner aux talents africains la visibilité qu’ils méritent.
Afrique sur Seine a ouvert une brèche. Il reste désormais à poursuivre la révolution.
✍𝐏𝐚𝐫 𝐎𝐮𝐬𝐦𝐚𝐧𝐞 𝐀𝐛𝐲 𝐂𝐎𝐋𝐘 / À 𝐥𝐚 𝐜𝐫𝐨𝐢𝐬é𝐞 𝐝𝐞𝐬 𝐟𝐚𝐢𝐭𝐬 𝐞𝐭 𝐝𝐞 𝐥’𝐚𝐧𝐚𝐥𝐲𝐬𝐞


