Le Président du Sénégal en visite à Paris : La France peut-elle éviter la rupture ? (Par Tidiane Dioh)

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ANALYSE.

La première visite du président sénégalais, Bassirou Diomaye Faye, en dehors du continent africain, le 19 juin, sera un véritable test pour les relations franco-sénégalaises.

Le 19 juin marque une date cruciale pour les relations futures entre le Sénégal et la France, avec la première visite officielle du président sénégalais, Bassirou Diomaye Faye, en France. Cependant, Dakar, un point stratégique à l’extrême ouest de l’Afrique et ancienne capitale de l’Afrique occidentale française, semble plus éloigné que jamais de Paris. Cette distance s’est accentuée depuis que le Premier ministre Ousmane Sonko, lors de la visite à Dakar de son allié Jean-Luc Mélenchon, a vivement critiqué le président français Emmanuel Macron devant une audience d’étudiants à l’université Cheikh-Anta-Diop. Sonko accuse Macron d’avoir ignoré la répression menée par l’ancien président Macky Sall contre ses partisans. Cette situation met en lumière une réalité plus sombre : de Dakar à Nouméa, Paris maintient des relations complexes avec ses anciens territoires coloniaux, alors que l’extrême droite française, symbole de repli et de fermeture, s’approche du pouvoir.

Défis et critiques dans l’ancien pré carré français

À l’exception notable de la Côte d’Ivoire dirigée par Alassane Ouattara, la France fait face à des défis sur tout son ancien pré carré. Les pays membres de l’Alliance des États du Sahel (AES) – Mali, Niger et Burkina Faso – dirigés par des juntes militaires, ont forcé la France à retirer ses troupes et se rapprochent progressivement de la Russie, déjà influente en Centrafrique. Au Tchad, un pilier de la lutte contre le djihadisme et dernier point d’ancrage militaire français dans le Sahel, la visite à Moscou en janvier 2024 du président Mahamat Idriss Déby, élu le 6 mai, a suscité de nombreux commentaires. De plus, Washington a annoncé un « repositionnement » de ses troupes au Tchad après leur retrait du Niger, suggérant que N’Djamena pourrait ne plus avoir une relation exclusive avec Paris. Djibouti, autrefois bastion français à l’est du continent, accueille désormais sept armées étrangères, y compris celles de la Chine et des États-Unis.

Renégocier la présence française en Afrique

Face à un sentiment anti-français croissant en Afrique francophone, alimenté par un désir de rupture avec le passé colonial, la France doit repenser sa stratégie. Le débat autour du franc CFA, perçu comme une « monnaie néocoloniale », a pris une dimension politique, surtout en Afrique de l’Ouest, où il sert de prétexte pour critiquer la politique française.

La France doit accepter la fin du rapport de domination postcolonial basé sur la présence militaire, les relations exclusives avec les chefs d’État, et le monopole économique des entreprises françaises. De plus en plus de pays demandent la fermeture des bases militaires françaises et appellent à des relations économiques plus équitables.

Recentrer l’attention sur l’Indo-Pacifique

La France joue également une part de son avenir en Afrique et dans l’Indo-Pacifique, une région qui contribuera à environ 60 % du PIB mondial d’ici 2030. La récente crise en Nouvelle-Calédonie reflète des revendications similaires à celles de l’Afrique, avec des enjeux géostratégiques et géoéconomiques majeurs impliquant les États-Unis, le Royaume-Uni et la Chine. Pékin, qui a investi massivement dans les îles du Pacifique, vise à construire une base militaire et à s’approvisionner en nickel, dont la Nouvelle-Calédonie possède environ 10 % des réserves mondiales.

Repenser les relations avec les anciennes colonies

Les revendications africaines et calédoniennes montrent qu’il est urgent pour la France de repenser ses relations avec ses anciennes colonies et ses périphéries ultramarines. Paris peut encore jouer un rôle dans l’histoire contemporaine en écoutant les « singularités qui se soulèvent » dans son ancien empire. Sinon, les aspirations émergentes, de Dakar à Nouméa, pourraient précipiter le déclin de l’influence française. La visite du président sénégalais marque donc un tournant crucial pour Paris.

Tidiane Dioh dirige le cabinet international de conseil en stratégie LenadConsulting. Universitaire, ancien journaliste, il a été fonctionnaire international à l’Organisation internationale de la francophonie pendant 20 ans.


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