Sénégal : la reddition des comptes sous tension, entre justice et calcul politique

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Promesse phare du duo Bassirou Diomaye FayeOusmane Sonko, la reddition des comptes devait marquer une rupture avec les pratiques du passé. Deux ans après son lancement, cette opération d’audit des deniers publics suscite autant d’espoirs que de controverses. Si plusieurs milliards de francs CFA ont été récupérés et une dizaine d’anciens responsables interpellés, la méthode employée divise jusque dans les rangs des juristes.

Une justice sous pression politique

Pour Ousmane Kane, magistrat à la retraite et ancien président de la Cour d’appel de Kaolack, la démarche a dévié de son objectif initial. Dans une interview accordée à L’Observateur, il estime que la reddition des comptes est un « échec ».

« L’objectif politique l’a emporté sur le respect strict des normes sacro-saintes qui dictent la conduite d’un procès pénal juste et équitable », déplore-t-il.

Selon lui, les autorités ont davantage ciblé des personnalités de l’ancien régime que des faits précis. Il dit ne pas être surpris par les revers judiciaires enregistrés, mais « impressionné par la rapidité avec laquelle cet échec est arrivé ».

Des revers judiciaires en série

Le magistrat pointe une autre erreur : croire qu’un simple rapport compromettant suffit à justifier une détention. « Le Sénégal a la chance d’avoir des juges d’un professionnalisme remarquable », souligne-t-il, saluant la résistance du pouvoir judiciaire face aux pressions politiques.

Ces critiques trouvent écho dans les récents développements judiciaires. Plusieurs figures du régime de Macky Sall ont obtenu un non-lieu ou une liberté provisoire après des mois d’incarcération :

  • Moustapha Diop, ancien ministre, a été libéré provisoirement le 6 mai 2026 ;
  • Farba Ngom, député-maire des Agnam, a vu la Cour suprême confirmer sa liberté provisoire le 28 avril 2026, après plus d’un an de détention.

Tous sont poursuivis pour détournement présumé de deniers publics, dans le cadre de cette vaste opération de reddition des comptes.

Entre exigence citoyenne et rigueur judiciaire

Si la démarche répond à une demande sociale forte, elle se heurte désormais à la rigueur du droit. Les observateurs s’interrogent : la volonté de transparence peut-elle s’accommoder d’une justice instrumentalisée ? Le débat est ouvert, et il pourrait bien redéfinir la frontière entre responsabilité politique et indépendance judiciaire au Sénégal.


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