Le texte de Mamadou Ndiaye mérite en effet d’être mis en lumière, parce qu’il dépasse la simple chronique politique. Il pose avec gravité la question de l’état moral de notre démocratie, de l’affaiblissement de l’esprit républicain et de la perte progressive des repères qui faisaient la singularité sénégalaise. Beaucoup de ses constats rejoignent les inquiétudes que nous exprimons depuis longtemps : confusion des priorités, personnalisation du pouvoir, affaissement du débat intellectuel, montée des radicalités, fragilisation économique et recul de la vision stratégique de l’Etat.
Mais au-delà du diagnostic, une question essentielle se pose : que faire face à cette situation ?
Le plus inquiétant est peut-être de voir que de hauts fonctionnaires, formés par l’Etat sénégalais, bénéficiant de son école, de ses institutions et de ses sacrifices collectifs, semblent parfois oublier que le patrimoine national n’appartient ni à un clan, ni à un parti, ni à une génération. L’Etat est une continuité historique. Ceux qui gouvernent ne sont que des serviteurs temporaires de la République, liés au peuple par une forme de contrat à durée déterminée. Ils passent, mais le Sénégal demeure.
Or, nous assistons dangereusement à une tentative de gestion personnalisée du pouvoir, parfois même à une volonté de déconstruire méthodiquement ce qui faisait encore l’exception sénégalaise : la solidité de l’administration, le respect des équilibres, la culture du débat, la force des corps intermédiaires et une certaine idée de la retenue républicaine.
Devant une telle situation, devons-nous continuer à dénoncer de manière isolée, chacun dans son coin, au gré des émotions ou des appartenances politiques ?
Pour moi, la réponse est clairement non.
L’heure est venue de mutualiser les intelligences, les expériences et les patriotismes. Il devient indispensable de mettre en place un grand cadre national de réflexion, non partisan, au-dessus des chapelles politiques et des intérêts immédiats. Un espace où les sachants, les anciens serviteurs de l’Etat, les universitaires, les acteurs économiques, les hommes de culture, les jeunes compétents et les citoyens engagés puissent parler avec responsabilité et proposer des réponses concrètes aux défis qui interpellent la Nation.
Le Sénégal ne peut pas rester prisonnier des querelles d’écuries, des logiques de clans ou des emballements des réseaux sociaux. Trop de personnes parlent sans maîtrise des sujets, pendant que ceux qui savent se taisent par prudence, lassitude ou peur de la récupération. Cette inversion des rôles affaiblit dangereusement la qualité du débat public.
Il est temps de reconstruire une parole d’autorité intellectuelle et morale. Non pas une parole arrogante, mais une parole éclairée, capable de remettre le pays face à ses urgences réelles : le coût de la vie, l’industrialisation, l’agriculture, l’élevage, la souveraineté énergétique, la protection du littoral, la réforme foncière, l’éducation, la cohésion nationale et la sauvegarde de nos institutions.
Le Sénégal traverse une période charnière. Soit nous acceptons la banalisation du désordre et le triomphe des radicalités, soit nous faisons renaître une conscience républicaine collective.
Il est temps.
Thierno LÔ
Ancien Ministre
Président de l’Alliance pour la Paix et le Développement (APD

